Alda, ma mère, épouse mon futur père René

Alda épouse René à Reims en 1930

Il avait eu le coup de foudre pour elle. Il l’avait rencontré à la guinguette proche de chez la famille où elle était femme de chambre. Jeune fille gaie, heureuse de vivre, mince, la tête auréolée de ses cheveux noirs frisés, elle avait une élégance naturelle. Elle dansait d’instinct, lui plus raide, lui marchait sur les pieds. Elle comprit vite qu’il l’ouvrait à un avenir qu’elle ne pourrait envisager sinon, vu sa condition de femme de chambre dans une maison bourgeoise. Il était dans les mœurs de l’époque que les filles de condition modeste travaillent en attendant le mari idéal, pas d’autre choix quand on n’a plus de famille ; mœurs qui resteront jusques années 1960. Elle pouvait envisager un ouvrier qualifié, un employé de magasin, un serveur dans un restaurant, enfin quoi un homme d’une condition juste au-dessus de la sienne. Elle avait eu un premier amour, originaire de la petite bourgeoisie de Reims. Il s’était tué en moto. Elle ne l’oubliera jamais vraiment.

Qui est mon père ?

Maurice (1) est inattendu. Elle comprend vite qu’il a de l’ambitieux pour son avenir. Il s’est formé à l’emploi de dessinateur par cours du soir et travaille dans un bureau d’études ; il continuait à prendre des cours le soir au Conservatoire national des arts et métiers (CNAM) à Reims pour obtenir le diplôme d’ingénieur en bâtiment et travaux publics en trois ans. Lui la qualifiait de « oiseau qui attend sur la branche ». Il était donc visible qu’elle attendait que la vie lui propose autre chose que son présent et son passé récent. Tous deux sont confiants en leur avenir. Maurice était destiné par son père à devenir serrurier en bâtiment, c’est à dire à fabriquer des ouvrages en fer forgé pour la décoration extérieure et intérieure des bâtiments, tels que les balcons, les rampes d’escalier et aussi pour la structure des ponts. C’était un métier d’art, un beau métier. La condition familiale ne pouvait envisager des études autres qu’une orientation rapide vers un métier pour gagner sa vie. Mais Maurice veut plus, il est ambitieux, il a des capacités et le sait, et surtout le travail est déjà le guide de sa vie et le restera toujours.

Origine familiale et sociale de mon père

Sa famille est originaire de la campagne rémoise, le père, qui n’a pas été blessé durant la Grande Guerre, est représentant pour un grossiste alimentaire. Il parcoure les campagnes et les villes dans une voiture à cheval qui contient le stock des marchandises qu’il vend ou va livrer à sa clientèle. Lui aussi a un sacré caractère : il aurait mordu son cheval, à moins que c’était un mulet ou un âne, à l’encolure parce qu’il refusait d’avancer.

Reims et toute la province ont été le front de la guerre par trois fois : décembre 1914, septembre 1915, avril 1917. La province rémoise gardera les blessures des trous de bombes dans tous les prés et les bois durant plusieurs dizaines d’années. La terre ne fut plus plane pour longtemps, comme déchirée à tout jamais, les paysans trouvaient sans cesse des morceaux de métal, une grande partie de la province fut interdite à la pénétration, trop dangereuse, une bombe non éclatée pouvant être touchée à tout instant. La cathédrale de Reims fut en partie détruite et la ville meurtrie. Mon père m’emmena, enfant, voir les dégâts dans les bois et les anciens champs, courant des années 1950 : je fus impressionnée par les blessures qui restaient comme à jamais.

Mon père, né en 1906, avait de 8 à 12 ans durant cette guerre. Il n’avait pas été laissé vivre à la campagne, mais était hébergé chez une marraine dans la ville de Reims. Il n’en a pas gardé de traumatisme, au contraire il me racontait comment, avec ses camarades, ils récupéraient les douilles des balles pour en faire des jeux, et comment il aimait glisser sur une planche qu’il avait surmonté de roues récupérées parmi les restes des armes. Il gardera toute sa vie de l’affection pour cette marraine qu’il ne manquait pas d’aller visiter, avec nous, à chaque Toussaint, à la ferme qu’elle tenait dans la campagne rémoise, une fois la paix revenue.

Mariés Maurice et Alda viennent habiter à Asnières, banlieue nord-ouest de Paris. Une fille, Micheline, nait dès mai 1931, elle restera fille unique jusqu’à la seconde guerre mondiale. Ni Maurice ni Alda ne sont démonstratifs de leurs émotions ni de leurs sentiments. La pudeur ? les interdits ? les mœurs de l’époque ? les mœurs de leurs milieux d’origine ? Maurice est introverti, il parle peu. Alda aime s’occuper de son intérieur, bien que s’y ennuyant parce que seule toute la journée, étant habituée à avoir des collègues, ou ses frères, sœurs et mère avec qui échanger. La TSF vient enfin lui tenir compagnie. Lui travaille beaucoup, la journée à son emploi, le soir à ses cours, peu disponible pour l’échange avec son épouse. Années 1930, années de chômage du à la crise économique mondiale, il fut soucieux pour sa famille. Les emplois sont rares. Enfin il trouve un emploi de dessinateur dans un bureau d’études. Son employeur comprend vite qu’il a un potentiel et lui confie des premiers calculs béton en tant qu’ingénieur béton armé : piscine , bâtiments, ponts, réservoirs, silos pour le blé. Maurice rapporte des calculs à faire le soir à la maison, penché et concentré sur ses plans et sa règle à calculs il manque d’attrait.

Mais Maurice ne tient pas en place et sait se distraire : le dimanche avant midi ou en début d’après-midi, il se lève brusquement de sa table et emmène épouse et fille se balader sur les Grands Boulevards. Ils s’arrêtent dans un café pour boire un café, un verre de vin, voire une coupe de champagne, regarder les passants et commenter leurs aspects. Ils vont au cinéma ou dans les guinguettes des bords de Marne de la banlieue parisienne pour danser. Ils aiment tourner au son de l’accordéon puis s’asseoir au bord de la rivière calme où la verdure resplendit.

Ils déménagent pour Vanves

Ils trouvent un meilleur logement dans la banlieue sud ouest à la frontière de Paris dans le même département de la Seine, Vanves. Il est au 6ème étage sans ascenseur dans un immeuble long de sept bâtiments identiques, sur le devant un tennis et plusieurs plates bandes de fleurs entretenues. Deux concierges en famille, un à chaque bout de l’immeuble, disposent chacun d’un logement. Le nouvel appartement loué comporte quatre pièces tout confort, il est au sixième étage sans ascenseur. Un couloir central part de l’entrée et distribue à gauche : une chambre, qui sera celle des parents, toujours fermée à clé, le petit couloir qui mène aux WC, la salle de bains qui débouche sur la cuisine, le tout bordé par un balcon orienté au Nord et d’où on peut voir la Tour Eiffel et assister aux feux d’artifices. À droite on entre dans le salon qui s’ouvre sur une petite terrasse continuée par un balcon orienté au Sud d’où on domine les collines de la banlieue, ce même couloir s’ouvre à droite sur la salle à manger, qui est ouvert sur le salon, ces deux pièces formant séjour, puis une deuxième chambre, qui sera celle des filles ; la cave, au sous-sol, sera utile pour stocker le charbon durant la prochaine guerre. Il a le chauffage central par l’immeuble, sauf durant la seconde guerre mondiale. Le salaire de Maurice est devenu plus conséquent ils peuvent maintenant louer ce logement moderne, grand et confortable.

Déclaration de la guerre en septembre 1939

La France et le Royaume-Uni déclarent la guerre à l’Allemagne début septembre 1939. La mobilisation générale a été décrétée dès août 1939, Maurice est mobilisé. La guerre commence par une série de défaites aux Pays-Bas, en Belgique, au Luxembourg et dans le Nord de la France le 10 mai 1940. Les Belges, Luxembourgeois, Hollandais quittent leur maison et leur pays et traversent le Nord de la France puis Paris pour se diriger vers le Sud, sans but défini sinon fuir les Allemands qui avancent très rapidement et occupent chacun de ces pays. Après la défaite sur la Somme de juin 1940 les Parisiens s’agrègent à cette cohorte, la grossissent, trainant eux aussi des charrettes, des vélos chargées de matelas, vêtements, nourriture, voire sur leur dos. La sœur de Alda descend depuis Reims, accompagnée de ses filles, âgées de 10 et 2 ans, retrouve Alda accompagnée de sa fille Micheline âgée de 9 ans et prennent la route de concert toutes les cinq. Les foules sont apeurées, fuyantes, désorientées. Elles subissent sur les routes les bombardements des avions tant allemands que ceux des alliés qui leur répondent. Elles s’arrêtent en Sarthe où un couple les accueillent dans deux ou trois pièces disponibles, à la seule condition de coopérer aux tâches quotidiennes. Micheline en garda un très mauvais souvenir. Elle raconta toute sa vie qu’elle devait faire le ménage et que l’hôte passait son doigt sur les meubles et les portes, pour vérifier qu’il ne restait pas de poussière. Micheline avait 9 ans. Sans doute qu’elle n’avait encore jamais fait le ménage de sa vie ! Elle l’apprit là, un peu rudement sans doute. Cependant Micheline se rattrapa largement adulte quand elle devint mère de sept enfants… On peut remarquer que ce ne fut donc pas l’exode qui « traumatisa » Micheline, mais de faire le ménage pour la première fois de sa vie ! Ainsi Micheline ne garda aucun souvenir de l’exode, des bombardements sur les routes, du manque de nourriture… apparemment juste une histoire de poussière sur des meubles ! À moins que ce ne fut qu’un souvenir écran à d’autres souvenirs bien plus traumatisant.

Alda et Maurice n’ont aucun moyen de communiquer. Maurice est démobilisé et désorienté, vers où se diriger dans ce pays dont les routes et les campagnes débordent de réfugiés, où les bombardements sont largués par les occupants qui avancent, dans cette nation qui n’a plus aucun dirigeant. Le 14 juin 1940 les troupes allemandes défilent sur les Champs Élysées. En à peine six mois la France capitule, et son nouveau chef Pétain va coopérer le mieux qu’il pourra avec l’envahisseur puis occupant allemand.

Mais la Grande Bretagne avec à sa tête Churchill va continuer les combats sur terre et sur mer, dans son pays, en Europe, en Afrique du Nord et jusqu’en Extrême orient. Des Français qui refusent d’être vaincus si rapidement vont continuer le combat aux côtés de la Grande Bretagne ou en résistant contre l’ennemi dans l’intérieur de la France qu’ils aient ou non entendu l’appel du général de Gaulle le 6 juin 1940.

Seconde fille : moi, Annie, non désirée !

Alda et Maurice n’avaient pas prévu d’avoir un second enfant. Ils me donnèrent l’explication que c’était un accident du à la faute de la fin de la guerre et de leurs retrouvailles après la « drôle de guerre » et l’exode.
Mais ceci est faux, puisque je suis née le 8 décembre 1941, le lendemain de l’attaque des Japonais sur la baie de Pearl Harbor, le jour de l’entrée en guerre des États-Unis. Autrement dit j’ai été conçue fin février, voire début mars 1941. L’armistice avait eu lieu le 22 juin 1940, et même si Maurice et Alda ont été durant quelques semaines sans savoir où l’un et l’autre se trouvaient, bloquée l’une par l’exode en Sarthe, l’autre quelque part dans l’Est de la France, ils se sont rejoints au plus tard vers juillet, voire août 1940, soit huit mois avant ma conception. Autrement dit pourquoi ce mensonge ? Je ne le saurai jamais.

Ce qui me resta toute la vie : je n’étais pas désirée et on ne m’accueillit pas avec une grande joie ! De plus je n’étais « qu’une » fille, il attendait un garçon pour lequel il était prévu le prénom : Pierre. Ils furent désemparés pour me nommer, ma mère me raconta que « la voisine » lui inspira le prénom « Annie », qui de fait était le prénom en français de sa mère « Anita ».

Certes je naquis dans une mauvaise période : la guerre, l’occupation, les restrictions. Est-ce que tous les enfants nés entre juin 1940 et août 1944 pour Paris, ou jusqu’en mai 1945 pour d’autres régions de France, n’ont été que des « accidents » ?


1° Mon père nous complique la vie : il est né « Maurice » mais a toujours voulu se faire nommer « René »… malheureusement je n’ai jamais su pourquoi et le regrette.

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