Premier contact et passion pour la nature

 

L’immeuble où ma famille habite

Celui-ci est bâti au faîte de la colline, en contre bas un autre groupe d’immeubles rouges, parce qu’en briques, où logent des familles d’un niveau social plus modeste. Un mur au fond de notre terrain le surplombe et nous en sépare. Depuis ma chambre au 6ème étage j’observe les mouvements des gens qui vont et viennent et des enfants qui jouent dans la cour de ces immeubles rouges.

Un grand espace découpé en plusieurs parties, de 10 à 15 mètres de profondeur, s’étend tout le long notre immeuble. Tout au fond un ancien tennis réduit à l’état sauvage qui n’a pas l’air d’avoir un jour servi à ce pourquoi il était destiné, cerné par le mur du fond et un bâtiment de chaque côté. Devant cet ex-tennis une allée cimentée réservée aux voitures qui se garent là. Puis viennent deux grandes plates bandes fleuries et bien entretenues où aucun piéton ne marche jamais. Entre ces plates bandes et l’immeuble une allée pavée réservée aux piétons, puis des pelouses au pied de chaque bâtiment. Le long de chaque logement du rez de chaussée des bacs à charge de chaque locataire de l’agrémenter de fleurs et l’entretenir, ils sont souvent laissé à l’état de nature.

Je m’assois et observe les plantes de près

Je m’assois au sol dans le fond à droite de l’ex-tennis et observe chacune des plantes, qui varient au long des saisons. Personne ne me donnera les noms de ces plantes qui sont presque mon obsession et aucun livre à la maison ne traite de botanique. Je les dépiaute, telles ont des fleurs à certaines saisons, telles autres restent très basses et sont garnis de sortes de vésicules remplies de graines, les verts s’étendent du clair au foncé, d’autres montent plus vites et se font remarquer surtout lorsque des fleurs blanches s’ouvrent en calice. Ce lieu qui peut paraitre de l’extérieur comme un vulgaire terrain vague sera mon premier et unique contact physique avec la nature, et l’avantage est que j’y suis seule, personne ne vient jamais me déconcentrer.

Cet ancien tennis est surmonté sur le côté gauche d’un escalier amenant à un habitat toujours clos ; il est longé d’un muret étagé qui sert de promontoire pour sauter de là en choisissant les hauteurs selon la hardiesse de chacun. La grande allée du bas de l’immeuble est l’objet de courses folles des enfants rentrant par un bâtiment, puis montant les sept étages jusqu’aux chambres de bonnes, passant d’un bâtiment à l’autre par le couloir du haut qui relie ces chambres, sans aucune discrétion de cette bande d’enfants que nous formons qui crie sa joie de vivre. Nous jouons aussi à sauter les marches en bois par deux, trois, quatre, jusqu’à six, assorti de nos cris de victoires, ou encore, les plus hardis s’assoient sur la rampe en bois et se laissent glisser sur plusieurs étages. Les habitants ne protestent pas, peut-être que le concierge finit par intervenir pour nous calmer. Donc enfant très sage, voire silencieuse à la maison, je deviens tout autre aux pieds des bâtiments de mon immeuble : gaie, joyeuse, criant et courant avec les autres, ma famille ne s’aperçut jamais de cette facette de moi, extravertie.

Surveillance obsédante de ma mère

Enfant ma mère me surveillait beaucoup et à tout propos. À la maison j’étais pourtant une enfant très sage, calme, secrète, parlant peu. Il faut dire que j’étais entouré des trois autres membres de ma famille, ma mère, ma sœur, mon père, chacun d’infatigables bavards. Ils se coupaient la parole les uns les autres, s’amusant beaucoup, riant sans cesse. Moi je me réfugiais sous la table. J’avais là le lieu qui me protégeait de leur vue, tout en étant proche.

Pourquoi ne pas aller simplement dans ma chambre ? sans doute parce que la chambre était commune à moi et ma sœur. Elle servit aussi durant la guerre de bureau où mon père travaillait avec un de ses collègues, juif Bulgare, devant une magnifique grande table de chêne clair.

Mort de mon grand-père

Plus tard y fut logé le père de Maurice, qui se levait la nuit pour pisser bruyamment dans un pot de chambre. Un paravent nous isolait, nous les deux filles, mal. C’est sans doute la raison pour laquelle il fut bientôt mis en maison de retraite, où il mourut quand j’avais environ 10 ans.

Je me souviendrai toujours du retour exceptionnel à la maison de mon père tôt dans la matinée émettant des cris et des pleurs : « mon père est mort ». C’est la seule fois de ma vie que j’entendis mon père pleurer, depuis ma chambre où j’étais encore couchée, ne comprenant pas d’où venait ces bruits, ces sortes d’éclats de voix de mon père. Ce grand-père m’avait appris à chercher des mots dans le dictionnaire. C’était passionnant. Je gardais cette habitude longtemps, feuilletant les pages sans me lasser pour découvrir tout un tas de définitions, que je cherchais par hasard, ou allant d’un mot à l’autre selon leur citation dans la définition d’un autre mot, c’était sans fin et pouvait durer des heures.

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